En 1998, les frères Farrelly sont à la croisée des chemins. Ils ont commencé leur carrière en 1994 avec un immense succès public, Dumb and Dumber.
Si les critiques sont, à l’époque, mitigées, le public, lui, ne s’y trompe pas : 127 millions de dollars de recettes aux États-Unis, 247 millions dans le reste du monde. De quoi, généralement, assurer la suite d’une carrière sous d’excellents auspices.
Mais Strike, leur deuxième film, sorti en 1996, va marquer le premier coup d’arrêt. Cette rencontre d’un joueur de bowling et d’un amish au talent inespéré pour ce sport rentre tout juste dans ses frais aux États-Unis (25 millions de dollars de budget) et ne totalise à l’international que 32 millions de dollars de recettes. Le couac est de taille.
Retour à la case départ pour Peter et Bobby Farrelly, et, en réalité, c’est déjà la fin, imaginent-ils alors. C’est dans cette ambiance que va naître Mary à tout prix (en VO There’s Something About Mary) que diffuse ce soir à 21 h 10 la chaîne de la TNT, TFX. Celle d’un duo qui se croit perdu pour le cinéma et qui, en guise de chant du cygne, va livrer ce film jusqu’au-boutiste. Les chevaux sont lâchés, l’humour est débridé, et les deux frères entendent bien repousser toutes les limites.
La scène culte de la braguette
Ted (Ben Stiller), loser éternel, décide de retrouver son amour de jeunesse, Mary (Cameron Diaz). Elle n’a pas changé : elle est belle, gentille, a un métier noble, s’occupe d’enfants handicapés, et elle est célibataire. La femme parfaite, en somme, qui fait tourner la tête de Ted, mais aussi de Pat Healy (Matt Dillon), un détective privé, et de Tucker (Lee Evans), un architecte. Tous trois vont rivaliser d’inventivité pour plaire, à tout prix, à la belle Mary.
Disons-le tout de go : plus de 25 ans après sa sortie, Mary à tout prix n’a pas pris une ride. L’humour des réalisateurs fait encore mouche, car ils décident de ne rien s’interdire. Ils prolongent les gags jusqu’à l’overdose comique. La séquence qui ouvre le film en est un exemple probant. Ted est venu chercher sa bien-aimée pour le bal de promo et, en passant aux toilettes, se coince les parties intimes dans la braguette. Une scène qui, selon les dires de Bobby Farrelly, est basée sur une histoire vraie. Pour le Washington Post, cette prothèse des parties génitales prises dans la fermeture Éclair aurait mérité à elle seule un oscar !
Cette séquence, dans un film relativement convenu, aurait consisté en quelques blagues autour de ces malencontreux quiproquos. Mais dans Mary à tout prix, c’est d’abord le beau-père qui intervient. Puis la mère. Puis un policier qui passe la tête par la fenêtre ( ! ), puis un pompier ! Tout est là, dans cette première scène. L’accumulation décérébrée et désopilante de gags. Le film, telles des montages russes, est une longue montée en puissance vers moult coups d’éclat comiques.
Un film qui propulse la carrière de ses comédiens
Fallait-il donc des acteurs investis pour pouvoir se lancer dans pareille aventure ! À l’époque, la plupart des comédiens principaux sont encore peu connus du grand public. Ben Stiller et Cameron Diaz sont les premiers choix des cinéastes, bien que, concernant le premier, la 20th Century Fox n’était pas franchement emballée. Jim Carrey, qui avait tourné dans le premier film des frères Farrelly, a été envisagé, tout comme Owen Wilson (que Ben Stiller retrouvera en 2001 dans Zoolander) ou encore Jon Stewart, futur animateur du Daily Show.
Pour le rôle de Patrick Healy, le détective privé beauf, les cinéastes envisagent un temps Bill Murray (qu’ils ont fait jouer dans Strike), mais ils le considèrent comme trop vieux pour le rôle. Vince Vaughn et Cuba Gooding Jr. sont aussi évoqués. Le rôle échoue finalement à Matt Dillon, pour qui c’est à l’époque le premier rôle comique, lui qui a déjà une solide carrière sous la direction d’Arthur Penn, de Francis Ford Coppola ou de Gus Van Sant.
Le film a propulsé la carrière de Ben Stiller et de Cameron Diaz vers les sommets, Mary à tout prix faisant encore partie à ce jour de leurs plus grands succès. Le premier, qui avait jusqu’ici une carrière relativement discrète, s’illustre par la suite dans Zoolander (2001), La Nuit au musée (2006), Tropic Thunder (2008). Avant de prouver son talent à la réalisation, notamment en 2022 avec la série Severance.
Cameron Diaz, qui n’en était qu’à sa cinquième année de carrière, avait déjà tenu le rôle de Tina Carlyle dans le non moins culte The Mask, en 1994. Par la suite, elle impose sa présence magnétique dans des films comme Dans la peau de John Malkovich (1999), Charlie’s Angels (2000) ou encore Vanilla Sky, aux côtés de Tom Cruise.
Des doutes et un succès retentissant
Les réalisateurs ont reconnu que l’actrice a parfois douté du film, notamment dans la scène du « gel » dans les cheveux : « Une de ses préoccupations, c’est que le public ne soit dégoûté par le film. Elle s’est dit : “Si ça ne marche pas, ça va ruiner le film et ruiner ma carrière.” Nous avons donc tourné le film d’une autre manière, sans qu’elle n’ait rien dans les cheveux », déclarait Peter Farrelly en 2014 au Telegraph.
« Mais lors de la première projection test, elle est arrivée et les gens étaient hystériques, tombant de leurs sièges dans les allées, littéralement. Elle s’est exclamée : “C’est génial !” C’est un exemple où nous ne nous sommes pas trompés, mais nous avons aussi essayé des choses qui n’ont pas fonctionné. » Tout est là : l’art de tout tenter.
La fin prévue devait être tragique
Des gags simples, bas de plafond (et assumés comme tels), d’une inventivité sans bornes. Cet humour, déployé avec une telle liberté, qui fait fi d’une certaine forme de crédibilité. Ben Stiller ne dira pas le contraire, lui qui avait expliqué en 2014 au New York Times avoir également eu un problème, pour une autre raison, avec cette scène du « gel » – en réalité du sperme, qui se retrouve collé à son oreille.
« J’en ai longtemps discuté avec les frères Farrelly pendant le tournage. Comment le personnage pouvait ne pas sentir la présence de sperme sur son oreille ? […] J’ai fait des pieds et des mains pour que mon personnage ait une histoire qui explique son attitude. Qu’il avait perdu toute sensibilité parce qu’on l’avait frappé au visage étant enfant ou quelque chose dans le genre. »À LIRE AUSSI Cyberattaque, virus neurotoxique… « Zero Day », la série avec Robert De Niro, est-elle crédible ? « Finalement, ils m’ont demandé d’arrêter d’y penser. » Arrêter de penser, c’est, quelque part, ce que Mary à tout prix nous demande de faire. Mais jamais pour nous prendre pour des imbéciles. Simplement pour nous laisser porter par son humour qui flirte avec le meilleur des Monty Python ou des films de Zucker, Abrahams and Zucker (ZAZ). Qui prouve que ne pas se prendre au sérieux ne signifie pas ne pas prendre au sérieux son sujet, quitte à jouer sur cette fine corde avec le ridicule.
D’autant que la fin aurait pu être beaucoup plus sombre : elle prévoyait que Ted se fasse renverser par un bus juste après que Mary l’a choisi parmi ses autres prétendants. Les frères Farrelly ont décidé que ce serait une façon trop sombre de terminer le film, et ont donc opté pour une fin heureuse, plus traditionnelle.
Le public au rendez-vous
Pour autant, le film n’est pas dénué de messages : il porte en lui une simple, mais belle ode à la différence et au droit à la normalité, Ted comprenant que, s’il veut séduire Mary, il doit se montrer tel qu’il est, sans artifices. Le film parvient en outre à mettre en scène un personnage handicapé dans une comédie sans que le film paraisse s’en moquer. Là encore, les cinéastes ont puisé dans leur passé pour livrer une approche humaine.
Le public ne s’y trompe pas : lors de sa sortie, le 15 juillet 1998, le film se classe quatrième du box-office américain, derrière Armageddon, L’Arme fatale 4 et Le Masque de Zorro, récoltant 13,7 millions de dollars lors de son premier week-end d’exploitation. Mieux : lors de la fête du Travail, le 1er septembre, il obtient la première place.
Le film est le troisième plus gros succès de l’année aux États-Unis et le quatrième au niveau mondial. Il récolte 176 millions de dollars de recettes au niveau national et 369 millions dans le reste du monde. Pour un budget de 23 millions, le film est donc très largement rentré dans ses frais. La carrière des frères est assurée. Cependant, ils résisteront aux sirènes du studio qui réclamait une suite. « Ce n’était qu’un moyen (pour les studios) de gagner de l’argent », estiment-ils aujourd’hui.