Par Maxime CHAO
Le dernier Paul Thomas Anderson fait une entrée frappante, érigeant une fresque hybride entre thriller, drame familial et comédie, tout en reflétant une allégorie politique de notre époque.
Notre avis
10
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Dire du dernier Paul Thomas Anderson qu’il débarque à point nommé est un doux euphémisme. À l’heure où l’Amérique (et par son influence le reste du monde également) se déchire en deux camps radicaux, incapables de nuances et de se parler sans s’insulter copieusement, le cinéaste de Boogie Nights et de There will be blood (entre autres) nous livre une fresque hybride entre thriller, drame familial et comédie, tout en présentant une allégorie politique. Une vision aussi inquiétante que burlesque de la chute des sociétés occidentales, tout en proposant un spectacle d’une intensité rare. Une Bataille après l’autre est le film le plus mainstream de Paul Thomas Anderson, mais aussi celui qui nous questionne le plus sur notre monde actuel. Un monde pas vraiment glorieux, assez pathétique dans le fond, mais toujours aussi divertissant. Merci les réseaux sociaux.
En assistant à la projection presse de Une Bataille après l’autre la semaine dernière, je ne m’attendais nullement à en ressortir aussi profondément secoué. Secoué par une mise en scène d’une maîtrise exceptionnelle, par des performances d’acteurs d’une intensité rare, et par un récit à la fois profondément sociétal et intimiste, capable de captiver le spectateur pendant deux heures quarante sans jamais faiblir. Je savais, bien entendu, qu’il s’agissait du nouveau film de Paul Thomas Anderson et que la réunion à l’écran de Leonardo DiCaprio, Sean Penn et Benicio del Toro annonçait un projet d’envergure, mais à un tel niveau d’excellence, je ne m’y attendais pas. Une Bataille après l’autre s’impose, à mes yeux, comme le film le plus marquant que j’aie vu en 2025. Et même si l’année est loin d’être achevée, je peux l’affirmer sans hésitation : le verdict est sans appel.
À première vue, si l’on se fie aux bandes-annonces, Une Bataille après l’autre semble s’inscrire dans le registre classique du film révolutionnaire : un récit très politique, grave et ancré dans une rhétorique engagée. Or, il n’en est rien, ou du moins pas dans sa seconde moitié.
Très vite, l’œuvre s’affranchit de ce cadre attendu pour se muer en un objet hybride, à la croisée des genres : thriller, comédie et drame familial, le tout porté par une dimension allégorique profondément politique. La véritable force du film réside précisément dans cette capacité à conjuguer gravité et légèreté, sérieux et humour, avec une justesse d’équilibre remarquable.
Le récit se divise en réalité en deux mouvements distincts. Dans le premier, nous suivons un collectif de révolutionnaires qui se nomment les French 75, dont l’objectif est de s’opposer au régime américain en place, en particulier sur la question de l’immigration. Leur combat : attaquer des centres de rétention afin d’en libérer les détenus au nom de la liberté.
Au cœur de ce groupe charismatique se trouve Perfidia Beverly Hills, incarnée par Teyana Taylor. Actrice que je découvrais ici, elle se révèle tout simplement magnétique à l’écran, captivant la caméra à chaque apparition. C’est elle qui prend la tête de cette rébellion, ensorcelant Bob Ferguson — surnommé « Ghetto Pat » — expert en explosifs, incarné par un Leonardo DiCaprio méconnaissable.
Loin de ses rôles habituels, il incarne ici un personnage en perpétuelle insécurité, un « looser » attachant, souvent paniqué, sombrant peu à peu dans une paranoïa alimentée par l’alcool.
AND THE OSCAR GOES TO…
Ce rôle semble avoir été conçu sur mesure pour Leonardo DiCaprio, qui y explore une facette inédite de son registre d’acteur. N’hésitant pas à altérer son apparence, il se livre à une véritable dégradation physique afin de rendre son personnage totalement crédible : cheveux gras, moustache épaisse et négligée. Le simple fait de le voir affublé d’un peignoir à carreaux défraîchi ajoute une dimension involontairement comique au personnage.
Il est fascinant d’observer DiCaprio évoluer en homme brisé physiquement et émotionnellement. Le spectateur ne peut qu’éprouver une profonde empathie pour lui, tant il affronte l’existence avec bravoure et vulnérabilité. Certaines scènes, notamment celles explorant la relation père-fille, résonnent avec une intensité particulière, devenant miroir de nos propres vies.
Quoi qu’il en soit, le film de Paul Thomas Anderson agit comme un miroir déformant de notre société, nous renvoyant à nos propres contradictions — fascinantes et inquiétantes, qu’elles se manifestent dans nos paroles ou actes. Le personnage incarné par Sean Penn illustre ce paradoxe humain, campant un militaire froid, implacable, concentrant tous les stéréotypes du colonel, mais révélant également une rare vulnérabilité.
La seule présence de Penn suffit à installer une tension palpable : lorsque son personnage apparaît, tout semble pouvoir basculer. Il semble que Sean Penn puisse échapper à l’Oscar tant son interprétation domine.
Sean Penn et Leonardo DiCaprio, diamétralement opposés, sont complémentaires. Une dimension inattendue se révèle à travers un triangle amoureux : Bob et Perfidia d’un côté, Steve Lockjaw de l’autre, tiraillé entre son idéologie et son désir inavoué pour une femme noire. Paul Thomas Anderson refuse le manichéisme simpliste ; il sonde les tréfonds de l’âme humaine, où contradictions et désirs se rencontrent.
Benicio Del Toro impose également son charisme, incarnant un sensei cachant des migrants dans son dojo. Quant à la révélation du film, Chase Infiniti, sa performance laisse entrevoir un avenir radieux à Hollywood.
Si Une Bataille après l’autre atteint de tels sommets, c’est grâce à la réalisation virtuose de Paul Thomas Anderson, qui allie grand spectacle à l’exigence d’auteur. L’intrigue, mêlant enjeux politiques et vengeance personnelle, maintient constamment le spectateur en haleine, culminant en une course-poursuite haletante et vertigineuse.
Il existe une véritable virtuosité visuelle dans la mise en scène, révélant à la fois puissance et vulnérabilité des acteurs. L’œuvre d’une audace remarquable, elle suscite simultanément rire, réflexion et peur, marquant définitivement le cinéma de Paul Thomas Anderson comme étant l’un des meilleurs films de l’année.










